Lettre ouverte de la présidente de l’ACFA

Le Campus Saint-Jean : une responsabilité collective envers les générations futures

Depuis quelques années, plusieurs membres de la communauté francophone albertaine, ainsi que plusieurs organismes communautaires, ont exprimé publiquement leurs inquiétudes quant à l’avenir du Campus Saint-Jean. Ces préoccupations, qui se sont récemment exprimées à travers des événements, des lettres ouvertes et des reportages, ne sont pas le fruit d’une controverse passagère. Elles s’inscrivent dans une réflexion beaucoup plus profonde et beaucoup plus ancienne sur l’avenir de notre institution postsecondaire francophone, sur sa gouvernance, sur sa relation avec la communauté et sur sa capacité à remplir pleinement la mission qui lui a été confiée depuis plus d’un siècle.

Comme présidente de l’ACFA, mais aussi comme ancienne employée du Campus Saint-Jean, où j’ai eu le privilège de débuter ma carrière en Alberta, et comme mère d’un étudiant qui y poursuit actuellement ses études, je ressens un profond attachement envers cette institution. Je sais aussi que cet attachement est partagé par plusieurs membres de la francophonie albertaine, pour qui le Campus Saint-Jean a marqué leur parcours, celui de leur famille ou celui de leur communauté. Cet attachement partagé, conjugué aux nombreuses discussions tenues au fil des années dans notre communauté et aux réflexions menées au sein des instances de l’ACFA, m’amène aujourd’hui à prendre la parole afin de contribuer au dialogue et d’apporter certaines précisions qui me semblent importantes.

Le Campus Saint-Jean n’est pas une institution comme les autres.

Depuis sa fondation en 1908 par les Oblats de Marie-Immaculée, le Campus Saint-Jean constitue un lieu d’apprentissage, de transmission, de création, d’affirmation identitaire et de formation du leadership francophone de l’Alberta. Sa population étudiante reflète l’évolution même de la francophonie albertaine. Des générations de Franco-Albertaines et de Franco-Albertains, mais aussi des personnes provenant d’ailleurs au Canada et à travers le monde, des jeunes issus de l’immersion française, des personnes ayant des parcours linguistiques variés ainsi que des personnes autochtones y ont trouvé un lieu de formation, de rencontre et d’appartenance. Le Campus Saint-Jean a ainsi contribué non seulement à former des individus, mais aussi à construire, à renouveler et à transmettre un sentiment d’appartenance à la francophonie albertaine. Des milliers de personnes y ont étudié, y ont enseigné et y ont travaillé, développant leur identité ainsi que les compétences, les réseaux et les convictions qui leur ont permis de contribuer à la francophonie albertaine, à l’Alberta, au Canada et au-delà.

Lorsque les Oblats ont accepté de transférer le Collège Saint-Jean à l’Université de l’Alberta en 1976, ils l’ont fait avec l’assurance que le Collège serait maintenu, amélioré et développé pour les générations futures.

Depuis cent ans, l’ACFA agit comme organisme porte-parole de la francophonie albertaine. Cette responsabilité historique s’est élargie en 2019, lorsque les Oblats lui ont confié la poursuite des engagements découlant de l’Entente de 1976 sur l’avenir du Collège Saint-Jean. Cette responsabilité lui impose toutefois un devoir : celui de se préoccuper de l’avenir du Campus Saint-Jean et d’intervenir lorsque des questions importantes touchant sa mission, son développement ou sa relation avec la communauté méritent d’être discutées.

Cette histoire explique également pourquoi les relations entre la francophonie albertaine et le Campus Saint-Jean ne peuvent être comprises comme les relations habituelles entre une université et son milieu. Les États généraux sur le postsecondaire en contexte francophone minoritaire, tenus en 2022 sous l’égide de l’Association des collèges et universités de la francophonie canadienne (ACUFC) et de la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), ont rappelé que les établissements postsecondaires francophones en situation minoritaire sont des institutions d’ancrage communautaire dont la mission dépasse la seule prestation de services éducatifs. Ils ont souligné l’importance d’un développement « par et pour » les communautés et d’un arrimage durable entre les établissements et les communautés qu’ils servent. Les États généraux ont également reconnu le rôle particulier joué par l’ACFA à l’égard du Campus Saint-Jean, rappelant que l’Association « n’a jamais failli à son engagement de veiller sur le bien du Campus ».

À la lumière des communications que nous avons reçues ces dernières semaines, nous nous inquiétons du discours divisif véhiculé actuellement par l’administration du Campus Saint-Jean. Nous sommes particulièrement préoccupés lorsque des inquiétudes légitimes exprimées par des membres de la communauté universitaire et de la francophonie albertaine sont présentées comme incompatibles avec d’autres valeurs ou priorités pourtant tout aussi fondamentales. Nous croyons qu’il est non seulement possible, mais nécessaire, de mener simultanément des réflexions exigeantes sur la gouvernance, la mission, le patrimoine, la réconciliation et l’avenir du Campus Saint-Jean. Ces enjeux ne devraient jamais être mis en opposition.

Nous demeurons notamment préoccupés :

  • par des processus de consultation qui n’ont pas permis une participation suffisamment ouverte, inclusive, représentative et significative de la francophonie albertaine. Informer n’est pas consulter. Valider des décisions déjà prises n’est pas consulter. Une véritable consultation exige l’écoute, le dialogue, la possibilité de remettre certaines orientations en question et la volonté réelle de tenir compte des contributions exprimées. Elle suppose également que les personnes consultées puissent exercer une influence réelle sur les décisions qui seront retenues;

 

  • par des démarches de réconciliation qui n’ont pas permis une participation suffisamment large de la communauté francophone albertaine, alors même que de nombreuses personnes et organisations de la francophonie albertaine sont engagées depuis plusieurs années dans des démarches de réconciliation et de rapprochement avec les communautés autochtones;

 

  • par des décisions prises de manière rapide et unilatérale touchant l’histoire, la mémoire, l’identité et le patrimoine institutionnel du Campus Saint-Jean, malgré les préoccupations exprimées par de nombreuses personnes et organisations de la francophonie albertaine, alors même que la mémoire collective et le patrimoine institutionnel jouent un rôle essentiel dans la construction et la transmission d’un sentiment d’appartenance à la francophonie albertaine;

 

  • par le fait que l’Université de l’Alberta a consacré, dans d’autres contextes touchant l’histoire, la mémoire, l’identité institutionnelle et la réconciliation, davantage de temps, de ressources et de processus de recherche, de consultation et de dialogue que ceux consacrés à des questions comparables au Campus Saint-Jean;

 

  • par l’absence de diffusion des recherches, analyses et réflexions ayant mené à certaines décisions touchant l’histoire, la mémoire et le patrimoine institutionnel du Campus Saint-Jean, malgré des demandes de la communauté visant à assurer la transparence et à favoriser un dialogue éclairé;

 

  • par le fait que l’ACFA n’ait toujours pas été invitée à participer aux réflexions entourant l’élaboration du prochain plan stratégique 2027-2034 du Campus Saint-Jean, alors que d’autres organismes y ont été conviés, malgré le rôle historique qu’elle joue à l’égard du Campus Saint-Jean et le caractère déterminant de cet exercice pour l’avenir de l’institution et de sa relation avec la francophonie albertaine;

 

  • par le fait que le 2e Sommet sur l’éducation postsecondaire francophone en Alberta a identifié le développement de nouvelles offres de formation en français et de partenariats structurants comme des priorités afin de répondre aux besoins actuels et futurs de la francophonie albertaine, alors que les initiatives annoncées au cours des dernières années ont principalement porté sur la refonte de programmes existants;

 

  • par la fragilisation progressive des relations entre le Campus Saint-Jean et une partie importante de la francophonie albertaine.

 

Les événements des dernières années ont fragilisé les relations de confiance entre le Campus Saint-Jean et une partie importante de la francophonie albertaine. Pour une institution d’ancrage comme le Campus Saint-Jean, cette confiance constitue pourtant l’une de ses plus grandes forces. Sa reconstruction devra reposer sur le dialogue, des consultations véritables, la transparence et une volonté réelle de travailler en partenariat avec la communauté.

Nous avons hérité du Campus Saint-Jean des générations qui nous ont précédés. Nous avons maintenant la responsabilité collective de le transmettre aux générations futures en préservant ce qui fait sa force depuis plus d’un siècle : sa mission unique, son rôle fondamental dans l’enseignement postsecondaire en français, son enracinement communautaire, sa capacité à construire et à transmettre un sentiment d’appartenance à la francophonie albertaine ainsi que sa contribution essentielle à la vitalité et au renouvellement de celle-ci.

Pour la francophonie albertaine, défendre le Campus Saint-Jean n’est pas une question de nostalgie. C’est une question d’avenir.

Par Nathalie Lachance, présidente de l’ACFA

Depuis 1926, l’ACFA est l’organisme porte-parole de la francophonie albertaine. En cette année de Centenaire, elle poursuit avec conviction son rôle de faire valoir les intérêts de la communauté et d’assurer son développement global, dans ce qui s’annonce être une année FRABuleuse.

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Pour information : 

Farah En Nabbagui, adjointe aux affaires publiques
T 780.466.1680 x. 234
f.nabbagui@acfa.ab.ca